LA FAMILLE DES SOLANÉES.
(Suite.)

La mandragore ne croît pas en France; mais elle est abondante en Grèce et en Italie. Elle a joué un si grand rôle dans les pratiques superstitieuses de l'antiquité et du moyen âge qu'on ne saurait la passer ici sous silence. D'après un ancien auteur, voici comment les charlatans employaient la racine de mandragore pour tromper leurs dupes. « Les charlatans et abuseurs de monde, dit-il, qui vont montrant au peuple ignorant des racines contrefaites en figures d'hommes, pour celles de la mandragore, et qu'ils nomment des mandegloires, prennent les racines fraîches de la couleuvrèe (bryone), des guimauves, des roseaux (Iris pseudo-acorus), et d'autres racines qui retirent à la forme humaine et enfoncent des grains d'orge ou de millet sur la partie qui représente la tête; ils les ensevelissent et couvrent de sable jusqu'à ce que les grains aient produit racine; après ils les déterrent et accoutrent les racines qui représentent les cheveux, puis font croire qu'elles ont crû dessous les gibets de ceux qui ont été exécutés par justice, leur accordant des propriétés monstrueuses. » D'autres disent qu'elle poussait des cris lorsqu'on l'arrachait; c'est pourquoi on la faisait arracher par des chiens, ou bien on se bouchait les oreilles avec de la poix, car ceux qui entendaient les cris de cette racine devaient nécessairement mourir. Pline fait aussi ses remarques sur la manière d'arracher ces fameuses racines; il recommande de tourner le dos au vent, de décrire trois cercles autour de la plante avec la pointe d'une épée, puis de l'arracher en se tournant du côté du couchant. On n'en finirait pas si on voulait rapporter tous les usages auxquels la mandragore a été employée par les sorciers de tous les âges. Les propriétés de la mandragore sont à peu près les mêmes que celles de la belladone.

Le piment (Capsicum annuum L.) paraît être originaire des Indes orientales et de l'Amérique australe. Ses baies sont coriaces et d'un rouge vif; leur forme varie suivant les variétés. Elles contiennent une substance résineuse, acre et balsamique, dont la saveur est analogue à celle du poivre. Le piment active la digestion; aussi l'emploie-t-on comme condiment, surtout dans les contrées méridionales. A haute dose, il est émétique et peut empoisonner à la façon des poisons acres.

Le Lycium enropoeum L. est originaire de l'Europe méridionale; il sert à faire des haies. C'est un arbuste épineux, à branches flexibles, à feuilles oblongues lancéolées, à fleurs axillaires pourpre pâle ou lilas, à baies rouges, ovoïdes.

La jusquiame (Hyoscyamus niger Dodon) croît dans les décombres, les lieux vagues, près des habitations; elle est très fugace. La plante est d'un vert pâle et couverte de poils; ses feuilles sont molles, velues, sinuées, anguleuses; les fleurs, sans pédoncules, en épi arqué, situées d'un seul côté de la tige, sont d'un jaune livide, veinées de pourpre. Le calice, à cinq dents, est tubuleux. Le fruit est une capsule nommée pyxide. La jusquiame est employée en médecine contre les maux de dents, les névralgies. C'est un poison redoutable; elle doit ses propriétés à un alcali, l'hyoscyamine combinée à l'acide malique.

La pomme épineuse (Datura stramonium L.) est originaire de l'Asie; elle est naturalisée en Europe. Elle croît dans les jardins, les lieux vagues; elle est très fugace. Elle laisse échapper une odeur vireuse et nauséeuse. On l'emploie comme calmant et contre l'asthme. Son calice est tubuleux, sa base seule est persistante et forme une collerette à la base du fruit; la corolle est très grande, en entonnoir, plissée; la tige est dressée, lisse, rameuse; les feuilles ovales, aiguës, anguleuses, sinuées. Capsule de la grosseur d'une forte noix, à surface épineuse. Graines réniformes et noires. La stramoine produit le délire, affaiblit la mémoire. Elle doit ses propriétés à la daturine.

Le tabac (Nicotiana tabacum L.) est haut de 1 à 2 mètres et rameux vers le sommet en une vaste panicule corymbiforme; ses feuilles inférieures sont ovales, oblongues, elliptiques, longues de 3 à 6 décimètres et larges de 8 à 15 centimètres, entières, visqueuses; les caulinaires sont sessiles ou brièvement pétiolées, acuminées. La corolle, d'un rose purpurin, est grande, tubuleuse, à lobes aigus, renflée sous la gorge, deux fois plus longue que le calice qui est glanduleux, visqueux.

Le tabac fut importé d'Amérique en Portugal vers 1520. L'ambassadeur français Nicot en envoya des graines à Catherine de Médicis; il prit alors le nom de Médicée, d'herbe à la reine. Ce fut sous Louis XIII qu'il commença à se répandre généralement. Tantôt il fut hautement prôné; on lui donna le nom d'herbe sainte, de panacée antarctique; tantôt on le proscrivit. Jacques Ier tenta de le faire rejeter et écrivit une satire contre les fumeurs; Urbain VIII, Clément XI excommunièrent ceux qui prenaient du tabac dans les églises; Elisabeth d'Angleterre fit saisir les tabatières par les bedeaux; en Transylvanie, on confisqua les biens de ceux qui cultivaient la plante; en Perse, en Turquie, en Russie, on en défendit l'usage, sous peine de perdre le nez. Mais quand les gouvernants se furent aperçu que l'engouement des populations pour le tabac pouvait être utile au Trésor, ils le tolérèrent, le frappèrent d'un impôt et s'en réservèrent le monopole. Ce fut en 1621 que le premier impôt sur le tabac fut établi en France; il était d'environ 5 centimes par kilogramme. En 1674, la Ferme générale eut le monopole du tabac, qui rapporta en 1697 250.000 livres tournois. En 1718, il rapporta 4 millions; en 1789, 37 millions. En 1791, on supprima la Ferme. L'impôt de 1801 à 1804 a donné, en moyenne, un revenu annuel de 4.800.000 fr. On rétablit le monopole en 1811. De 1814 à 1844, le tabac a rapporté au Gouvernement français un bénéfice net de 1 milliard 625 millions. De 1844 à 1864, le bénéfice a été de 2 milliards, et les bénéfices vont toujours en augmentant. Le tabac est un poison acre, narcotique énergique. Il contient de la nicotine, dont une goutte surfit pour tuer un animal de moyenne taille. Santeuil expira au milieu d'affreuses coliques pour avoir bu du vin dans lequel un mauvais plaisant avait vidé sa tabatière. L'abus du tabac produit des vertiges, des tremblements nerveux. L'habitude de fumer peut devenir un besoin, certains individus ne peuvent plus se passer de tabac. La médecine n'en fait guère usage que sous la forme de fumigations intestinales pour rappeler les asphyxiés à la vie.

Une autre espèce de Nicotiana moins répandue que le N. tabacum est le N. rusrica L. Il n'est pas l'objet d'une culture étendue comme le N. tabacum et on ne le rencontre que dans le jardin des paysans. Il est moins grand que le N. tabacum; ses fleurs sont jaunâtres; ses capsules sont globuleuses.

Bellevue.
POURCHOT.

La famille des Solanées